LES CAUSES CELEBRES DE LA BRIE
Les Bandits du bois de Claye
Le samedi 9 novembre 1709, deux habitants de la paroisse de Varreddes, près Meaux, les nommés Etienne Bruyet et Martin Péret, revenaient pédestrement de Paris. La nuit commençait à tomber, ils pressaient le pas, car les bois de Claye, qu’ils avaient à traverser avant de prendre gîte dans cette ville, avaient une sinistre renommée. Plusieurs attaques à main armée avaient eu lieu, et les voyageurs attardés ne les traversaient qu’en tremblant.
Grâce à leur marche rapide, Bruyet et Féret allaient gagner la lisière du bois du côté de Claye, quand, tout-à-coup, un individu proprement vêtu d’une souquenille noire et le visage en partie caché sous un mauvais masque de papier, s’élança d’un taillis au devant de Bruyet en s’écriant :
- Arrêtes, bougre, ou je te tue….
- Et avec le fusil dont il était armé, il couchait en joue le pauvre habitant de Varreddes, plus mort que vif.
Aussitôt, un autre particulier, sortant également du bois se précipita sur Péret qu’il tint en respect.
Paralysés par la crainte du fusil, les voyageurs se laissèrent bénévolement fouiller par leurs agresseurs. A Bruyet, ils prirent onze écus neufs et quelque monnaie…; à Féret, ils volèrent trois écus neufs et deux pièces de cinquante sols avec plusieurs menues pièces...
Pendant qu’il était fouillé, Bruyet remarqua que celui qui procédait à cette opération était défiguré, avec une cicatrice près du nez et un des yeux éraillés. Il était vêtu d’un méchant roquet, machuré de noir, et avait une espèce de corde ronde en manière de ceinture, à laquelle pendait deux pistolets. La remarque était suffisante pour reconnaître plus tard le voleur.
Dépouillés, ne sachant que devenir, les pauvres habitants de Varreddes, tremblants comme la feuille, eurent néanmoins la présence d’esprit de prier les malfaiteurs de leur donner quelque chose pour gîter.
La bizarrerie de la demande surprit les voleurs. Ils s’arrêtèrent un instant, semblèrent se concerter, jetèrent à leur victime une pièce de quatre sols et disparurent bientôt dans les profondeurs du bois.
Heureux d’avoir la vie sauve, les voyageurs, s’éloignant à la hâte, ne tardèrent pas à gagner Claye, où ils entrèrent dans un cabaret de chétive apparence, qui leur paraissait en rapport avec la modicité de leurs ressources.
La maîtresse de l’établissement était une bonne femme appelée la mère Gauthier. Remarquant la mine triste et déconfite des arrivants, elle ne manqua pas de les interroger. Sans se faire autrement prier, ils lui narrèrent tout au long leur malencontreuse aventure.
La mère Gauthier ne put que les plaindre, sans porter remède à leur mal.
- N’ayez garde, dit-elle. Vous êtes chez une brave femme. Vous souperez et logerez ici jusqu’à demain. En attendant, chauffez-vous.
Et elle jeta dans l’âtre une brassée de menu bois, dont la flamme vive et pétillante éclaira tout le cabaret.
Nos deux habitants de Varreddes se chauffaient depuis quelques instants, quand ils virent entrer deux particuliers, qui, d’après ce qu’ils surent plus tard, étaient hébergés dans la maison.
Dès que ces derniers eurent proféré quelques paroles Bruyet et Féret s’entreregardant, se dirent à voix basse :
- Voilà les gens qui viennent de nous voler !
La rencontre était piquante. Sans éveiller les soupçons, ils examinèrent attentivement les nouveaux venus, remarquèrent leur taille, leurs habillements, leurs cheveux, et furent confirmés pleinement dans la pensée que ces individus étaient bien les mêmes qui les avaient détroussés, les armes à la main, quelques heures plus tôt. Le doute n’était pas possible….
Au même instant, la cabaretière déposait sur la table une énorme soupière …..Le souper se passa sans incident ; mais en considérant de plus près leurs commensaux, Bruyet et Féret acquirent la certitude que ceux-ci étaient réellement des individus qui les avaient dépouillés.
L’heure du coucher arrivée, l’hôtesse conduisit ses hôtes dans une même chambre, meublée de mauvais grabats, et dans laquelle ils devaient passer la nuit.
Les habitants de Varreddes ne dormirent guère ; ils songeaient à un plan qu’ils devaient mettre en exécution dès le lendemain. En effet, aux premières lueurs du jour, ils se levèrent, prirent congé de la femme Gauthier et se rendirent en toute hâte à Meaux, où ils se firent indiquer la demeure du prévôt provincial de Champagne et Brie établi dans cette ville.
Mis en présence de ce magistrat, nommé Jean Lemaire, ils lui déclarèrent le vol dont ils avaient été victimes et ajoutèrent que la Providence leur avait fait retrouver les auteurs du crime.
Le prévôt recueillit attentivement leur déclaration, fit prendre note par le greffier de toutes les circonstances du méfait, et le lendemain, qui était le lundi 11 novembre, assisté de 4 archers, il se rendit à Claye où, sur les indications de la cabaretière, il procéda à l’arrestation des individus désignés par Bruyet et Féret.
C’étaient deux bûcherons ou scieurs de long, qui travaillaient depuis quelque temps dans le parc de la Duchesse de Nevers, à Claye.
Ils déclarent se nommer :
Nicolas Guillaume, âgé de 32 ans, scieur de long, demeurant ordinairement à Paris ;
Et Guillaume Degast, âgé de 40 ans, exerçant la même profession, natif de Villeneuve-Saint-Georges.
A l’accusation qu’on leur imputait, ils répondirent par les plus vives dénégations.
Après avoir entendu plusieurs témoins, le prévôt retourna à Meaux, emmenant, solidement liés et garottés, ses deux prisonniers qui furent écroués « es-prisons du châtel ».
L’instruction fut rapidement conduite.
Bruyet et Féret persistèrent dans leurs dires. C’était la confirmation de ce qu’on sait déjà.
On entendit également :
….
Le jardinier de la comtesse de Nevers déclara qu’il avait vu les inculpés quitter leur travail un peu avant l’heure du crime.
Un bûcheron dit qu’il les avait surpris un jour en train de fondre des balles à un feu allumé dans leur atelier.
Guillaume et Dugast nièrent tous ces faits. Fouillés, on ne trouva sur eux qu’une pièce de 50 sols qu’ils prétendirent leur avoir été donnée par un boulanger qui soutint le contraire. On supposa, avec quelque vraisemblance qu’ils avaient caché le produit de leur vol au pied d’un arbre du bois.
En ce temps la justice était expéditive. Un mois environ plus tard, le Conseil du présidial de Meaux rendait, à la date du 14 décembre, un arrêt en vertu duquel Guillaume et Dugast étaient « condamnés à estre pendus et étranglés jusqu’à ce que mort s’ensuive à une potence qui, pour cet effet, sera plantée dans la place publique du grand Marché de Meaux.
Ordonnons, dit en outre l’arrêt, que leurs corps y demeureront l’espace de vingt-quatre heures après l’exécution, seront ensuite esposés sur le grand chemin qui conduit de Meaux à Paris, leurs biens acquis et confisqués à qui il appartiendra, sur iceux préalablement pris dix livres d’amende envers le roi. »
L’arrêt fut exécuté de point en point dès le lendemain, à la vue d’une foule considérable de population qui s’était tassée sur le Marché, pour jouir du mirifique spectacle de la pendaison des deux scélérats du bois de Claye…... (sic) G.L.
Source : Almanach historique du département de Seine et Marne 1907, LePillet.